Art contemporain et critique politique - Les installations d'Ilya Kabakov

5 septembre 2016

L’homme qui s’est envolé dans l’espace depuis son appartement (1985).
Le duo Ilya et Emilia Kabakov
Ilya et Emilia Kabakov résident et travaillent actuellement à Long Island, aux États-Unis. Aujourd’hui célèbres tant en Russie que dans le monde, ils collaborent depuis 1988. « Ilya peint et dessine. Je fais tout le reste », a indiqué récemment Emilia avec humour ∆.

Démarche artistique
Le travail artistique d’Ilya Kabakov a longuement évolué depuis les années 70. Sa sensibilité artistique s’est forgée, d’une part avec son métier d’illustrateur, qui lui a assuré sa subsistance principale jusqu’en 1987 et, d’autre part, au contact d’artistes russes, qu’ils soient peintres d’icônes ou tenants de l’avant-garde abstraite.

Le poids de l’histoire
Ilya et Emilia Kabakov expriment dans leur travail artistique la contrainte du régime autoritaire soviétique, vécu dans la peur selon Ilya, et du sentiment qu’ils ont de l’échec de cette société moderne dans laquelle ils ont été élevés. Leurs œuvres posent un regard pessimiste sur la société mais le ton mêle souvent humour et ironie. Dans les dessins de la série intitulée Les douches — dont certains avaient été prêtés pour une exposition avant-gardiste d’artistes russes organisée en Italie en 1965 — Ilya Kabakov représente un homme sous une douche, mais l’eau ne coule pas. À travers cette image simple, l’artiste exprime l’idée universelle de l’individu qui attend toujours, sans jamais recevoir. Ce motif, pourtant, avait alors été compris comme une attaque de la culture soviétique et de son manque de récompense matérielle. Cette interprétation des autorités russes a empêché un temps Ilya Kabakov d’exercer son métier d’illustrateur. En critiquant le régime communiste russe basé sur l’oppression, les artistes mettent en garde contre tout régime autoritaire qui se substitue à la liberté individuelle et la réprime. La plupart des thèmes abordés dans les œuvres, apparus au long des années 60, puisent leur inspiration dans le monde soviétique. À partir des années 90, cependant, l’artiste évolue vers une autre problématique, son propos se fait plus large, son discours plus universel. On note, entre autres thèmes, l’individu, l’utopie, le rêve, les allers-retours entre passé et présent, la mémoire, la peur et la métaphore de l'individu à travers la mouche (ill. 5). Monumenta en fait une synthèse et s’interroge sur la condition humaine.

Un équivalent russe du Pop Art
Lorsqu’Ilya Kabakov contribue à la création du mouvement d’avant-garde Sots Art à Moscou, en 1972, ses œuvres, en s’appropriant des images et des slogans de la propagande, dénoncent et tournent en dérision le régime (ill. 6). Le Sots Art, construit à partir des mots « socialisme » et « art », fait aussi référence au « Pop Art », mouvement américain dont les artistes russes ont une connaissance parcellaire. De la même façon que le Pop Art pose un regard sur la culture de masse en s’appuyant sur la société de consommation des années 60 aux Étas-Unis, le Sots Art le fait de façon originale à partir de l’imagerie et des objets du mode sociétal de l’URSS. Cette avant-garde, réprimée par le communisme, s’est formée sous l’impulsion de deux artistes moscovites : Vitaly Komar et Alexander Melamid. Elle a d’abord désigné un projet d’exposition d’appartement présentant une douzaine d’œuvres sur le thème du Pop Art soviétique, en 1972, à Moscou. Le détournement et la manipulation ludique des images ont réellement contribué à libérer les consciences. « Ainsi, ces artistes furent les premiers à considérer le réalisme socialiste et les médias soviétiques non seulement comme un art kitsch ou comme un simple véhicule de la manipulation bureaucratique et de la propagande d’État, mais comme un champ riche de stéréotypes et de mythes qu’ils pouvaient transformer en un langage nouveau, contemporain, capable de déconstruire les mythes officiels dans leurs propres termes. » ∆ Le Pavillon rouge de Kabakov (ill.6) figure parmi ces œuvres. La construction symbolise l’Union soviétique sous la forme d’un édicule dans lequel le spectateur ne peut entrer. Elle est peinte aux couleurs de l’URSS et décorée d’étoiles rouges du Kremlin ; il s’en échappe une musique qui rappelle l’époque stalinienne.


L’installation, un art de l’espace plein d’avenir
« Pour moi, [l’installation*] inaugure une période novatrice et décisive, d’une portée égale aux trois grandes périodes qui se sont succédées dans l’histoire de l’art européen : celle de l’icône, de la fresque et du tableau. L’installation — j’en suis persuadé — trouvera sa place dans cette noble généalogie et suppléera au tableau en l’absorbant. »∆
L’installation* est un mode artistique nouveau promis selon Ilya Kabakov à d’amples développements. Selon lui : « Ceux qui l’abordent progressent à tâtons, à l’aveuglette, guidés par leur seule intuition. » Il ressent la nécessité de mettre en scène l’objet banal pour créer des installations*. Après avoir rassemblé pendant un temps une importante collection d’objets de toutes sortes, « des petites choses dont les gens se débarrassent », dit-il, cette réserve et le stock d’images se sont transformés en petites installations, sous forme de métaphores, de petites fictions et d’édifices imaginaires. Ses ensembles et collections d’objets révèlent un univers privé mais désuet (ill.9). En associant l’art et la vie, il recrée des environnements de tous les jours qui rappellent souvent le contexte soviétique. Le visiteur vit une expérience sensible et intellectuelle dans ces espaces qui lui permettent de réfléchir à la condition humaine au travers des répétitions de la vie quotidienne. Chacun peut se projeter et tisser une pensée sur sa propre vie et sur la société dans laquelle il vit. Ilya Kabakov souligne que ces œuvres sont des illusions ou des jeux que le visiteur découvre comme le lecteur d’un livre ; il vit : « une illusion tout en l’analysant simultanément »

Pavillon Rouge à Cologne, Allemagne.
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Où est notre place ? 2003


Source - Dossier Pédagogique Grand Palais Fichier Pdf

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